Du 5 au 9 novembre 2013, Uli Jon Roth
s'est embarqué dans un tour de (la moitié nord de la) France pour
une série de concerts dédiés à sa carrière au sein de SCORPIONS,
dont il célèbre cette année les 40 ans. Nous l'avons retrouvé en
Bretagne, à Ploemeur (Morbihan), pour ce qu'il pensait à tort être
sa première date dans la région (nous lui apprendrons plus tard
que, oui, Saint Brieuc et Nantes sont en Bretagne).

Nous arrivons à l'Oceanis
en fin d'après midi alors que le groupe sans Uli réalise ses
balances. Le maître ne tarde pas à faire son apparition, coiffé
d'une chapka en forme de tête de loup lui donnant une apparence assez....étrange. Uli jon Roth impose immédiatement
par sa présence et son autorité, au milieu du groupe qui boit ses
paroles (ou instructions). Après avoir notamment mis au point
quelques riffs, répété longuement « The Sails of Charon » et «
All along the watchtower », deux évidences sautent aux yeux. Tout
d'abord Uli joue fort, très fort, et malheur aux
spectateurs qui resteront sans bouchons d'oreilles sur la gauche de
la scène. Enfin, le batteur jouera ce soir son premier concert avec
le groupe, le batteur habituel Jamie Little étant retenu ailleurs.
Pour ajouter à la difficulté, il jouera trois heures
consécutives puisqu'il est également le batteur de CRYSTAL BREED,
le groupe qui assure la première partie de la tournée.
CRYSTAL BREED débute donc les
hostilités devant une salle copieusement remplie. Ce groupe allemand
dont le second album est annoncé pour le début d'année prochaine, délivre un
metal progressif qui n'est pas sans rappeler DREAM THEATER. Les
morceaux sont longs, à la limite du « trop » pour une
assistance qui les découvre, mais l'entrain du groupe et sa
virtuosité sont tels que l'on se prend vite au jeu, alors que
s'insèrent ici et là quelques clins d’œil à PINK FLOYD ou
encore DEEP PURPLE. CRYSTAL BREED parvient à faire chanter le
public, ce qui n'est pas une mince affaire. Totalement décomplexés,
ils réalisent un beau show et quittent la scène sous des
applaudissements mérités.

Quinze minutes plus tard, Uli Jon Roth
monte sur scène, accompagné de David Klosinski (guitares), de Ule
W. Ritgen (basse), mais aussi de Thorsten Harnitz (batterie), Niklas Turmann (guitare/chant) et Corvin Bahn (claviers/chant),
tous trois membres de CRYSTAL BREED ! D'emblée, le groupe se lance
dans une interprétation dynamique d' « All night long » qui
ouvrait le fameux live « Tokyo Tapes ». Trois guitares, un clavier,
trois chanteurs..... Uli a mis les petits plats dans les grands pour
célébrer ses cinq années passées au sein de SCORPIONS. En près
de deux heures et quatorze titres (douze de SCORPIONS dont huit
figurant sur le fameux double album live de 1978), Uli Jon Roth
démontre qu'il n'a rien perdu du feu sacré qui embrasait son jeu.
Surtout, malgré ses presque 60 ans et son look toujours très 70's,
sa prestation est étourdissante et résolument moderne. La
conjonction des trois guitares alourdit les riffs de « The sails of
Charon », « Dark Lady » ou encore « Polar Nights », leur donnant
une résonance très actuelle. Scéniquement, Uli Jon Roth est assez
statique, introverti et concentré sur son jeu, jetant des regards de
biais sur ses musiciens, mais aussi sur les premiers rangs du public,
guettant les premiers applaudissements après chaque titre. Ses
musiciens gardent l’œil sur lui en permanence. Il faut attendre la
deuxième moitié de « We'll burn the sky » pour voir le groupe se
libérer et échanger quelques sourires. Uli plaisantera même quand,
répondant à un spectateur qui réclame une reprise d'ABBA, il
désignera son claviériste en disant « Lui en est capable ! ». Ce
à quoi Corbin Bahn répondra « Oui», avant de poursuivre, à la
grande surprise du Maître, « Mais je ne le ferai pas ! ». Plus
tard, après avoir annoncé un titre de « Taken by force », Uli
annoncera un autre de « Tokyo by tapes » avant de rire et se
reprendre. La setlist est réjouissante, alternant hits et raretés,
et faisant bien évidemment la part belle à la volubilité de la
magnifique guitare d'Uli Jon Roth. Au chant, sans tenter d'imiter
Klaus Meine, Niklas Turmann délivre une honnête et efficace
prestation, faisant honneur aux classiques qu'il interprète, même
si en fin de set il expédie un peu rapidement « Pictured Life ».
Avant le rappel, Uli Jon Roth quitte la scène pour permettre à
chacun des membres de son groupe de se mettre en valeur au travers de
quelques solos. La soirée aura été riche musicalement. Enfin, Uli
John Roth ne pouvait achever son concert sans rendre hommage à son idole de toujours, Jimi Hendrix, au travers de « All along the
watchtower » puis « Little wing », parcourus de longues
digressions. La soirée peut s'achever, après avoir enchanté un
public de connaisseurs. Le groupe passera de longues minutes à
dédicacer, et Uli signera une fois de plus quantité de « Tokyo
Tapes ». Avant de s'éclipser, il nous accordera quelques
minutes décontractées en loge. L'occasion de revenir sur cet
anniversaire.
Uli, la première chose qui me vient à l'esprit, c'est «
Joyeux anniversaire ! »
(Eclats de rire) Anniversaire, Ja ! (en français) On a
commencé en 1973 effectivement...
Pourquoi avoir attendu quarante ans pour fêter tes débuts
dans SCORPIONS ?
Je n'ai pas attendu, il m'a semblé que le moment était venu,
et je voulais enregistrer un album live de SCORPIONS, de ma période
dans le groupe. Je voulais faire trois albums live en fait :
SCORPIONS, ELECTRIC SUN, et SKY OF AVALON. Je me suis dit, «
commence par SCORPIONS ! », et j'ai réalisé que ça faisait juste
quarante ans. C'était donc une bonne idée !
La tournée a commencé en janvier, c'est ça ?
Oui, en Amérique pour un mois et demi. Puis nous sommes allés
dans beaucoup d'endroits : l’Amérique du sud, la Grèce,
l’Angleterre...
Avec le même groupe pour t'accompagner ?
J'ai deux équipes différentes en fait. Une en Angleterre,….
Et j'ai des musiciens en Amérique.... Certains m'accompagnent la
plupart du temps, mais il y a aussi quelques changements. Pour moi,
c'est intéressant, car à chaque fois qu'il y a des musiciens
différents, je joue aussi différemment, ça évite la lassitude.

Donc en quelque sorte c'est toi qui t'adaptes aux autres ?
Oh, je m'adapte constamment aux changements. Aujourd'hui par
exemple, nous avons un nouveau batteur, car Jamie, notre batteur
anglais, ne pouvait pas être présent, il s'était déjà engagé
pour un autre concert, donc oui, aujourd'hui j'ai joué très
différemment à cause de ce changement de batteur. C'est intéressant
! Certaines choses ne changent pas, alors que d'autres oui, et donc
chaque soir il y a forcément de l'improvisation.
Justement, l'improvisation occupe-t-elle beaucoup de place dans
tes concerts ?
Oui, énormément ! Et c'est très important pour moi car cela
apporte une forme d'excitation, de danger... Je m'ennuie très vite
sinon. Pour moi, le rock implique une mise en danger. L'esprit même
du rock à mon sens, c'est la jeunesse, le danger, et la fraîcheur !
Et aussi une dose d'inattendu. Si c'est trop parfait, alors il manque
quelque chose. Pour la musique classique c'est parfait, mais pour la
rock il faut que ce se soit plus « brut ».
Te considères-tu comme un musicien hors du temps ?
Hmmm... C'est une bonne question,... j'aime le penser.
J'aimerais être un pont entre différents siècles.... J'ai grandi
avec la guitare classique.... la musique de la renaissance, baroque,
Bach... la musique classique, Mozart, Beethoven,... le romantisme,
Chopin,... J'adore Chopin... Et je combine tout mon savoir et mon
expérience pour en faire quelque chose de neuf,... ou de vieux, je
ne sais pas ! Mais c'est « moi ». Je n'aime pas m'enfermer, mais
m'ouvrir au contraire, énormément !

Tous ces titres que tu joues aujourd'hui viennent d'une époque
où tu avais entre 20 et 30 ans...
Oh plus tôt que cela !! J'avais
17, 18 ans quand j'ai commencé avec SCORPIONS, et certaines chansons
ont été écrites quand j'avais 18, 19 ou 20 ans... Quand j'ai
quitté le groupe, j'avais 22 ou 23 ans je crois, donc oui, j'étais
très jeune quand j'ai écrit ces chansons, mais, aujourd'hui, je les
comprends mieux.
Vraiment ?
Oui, je comprends mieux mes propres chansons aujourd'hui, et je
les joue mieux aussi. Il y a 20 ans de cela, c'était différent, mon
passé ne m'intéressait plus. Aujourd'hui en revanche, c'est un
voyage qui me passionne.
Tu transmets plus d'émotion aujourd'hui dans ton
interprétation ?
C'est... différent. Je suis plus détendu, et je pense que
l'émotion est « un peu plus profonde » (en français).
Tu prends du plaisir à les jouer ?
Oui. Plus maintenant que lorsque j'étais dans SCORPIONS.
Après que tu aies quitté SCORPIONS, ils ont assez rapidement
cessé de jouer tes compositions...
Oui, je pense qu'ils les ont jouées pendant quelques temps, et
puis ils en ont écrit beaucoup d'autres, et Rudolf et Klaus sont de
si bons compositeurs, je comprends qu'ils aient décidé de jouer
leurs titres plus récents, et leurs chansons sont très différentes
des miennes. Je pense aussi qu'ils auraient eu besoin de ma guitare
pour garder le son d'origine....

Je voulais en venir au fait que pendant des années on a cru
que tes titres étaient perdus à jamais.
C'est vrai que si je ne les joue pas, personne d'autre ne le
fera ! C'est vrai...
Et le fait qu'elles n'aient plus été jouées, est-ce-que ça
ne les a pas rendues plus mythiques encore ?
Mes chansons ?
Oui.
Oh ! D'abord toutes les chansons de cette période n'étaient
pas que « mes » chansons, Rudolf et Klaus en ont écrit certaines,
même si j'ai contribué à toutes. Je ne sais pas si ça les rend
plus mythiques, mais il est vrai que c'était une autre époque, avec
un aussi un autre « esprit » (en
français).
En jouant ces titres aujourd'hui, ressens-tu le plaisir que tu
donnes au public ?
Oh oui... Quel que soit le pays où l'on se produit, je vois
que le public adore entendre ces titres ! Et je pense en plus que
nous les jouons vraiment bien, et c'est très important. Parfois avec
SCORPIONS, on ne les jouait pas si bien. « Tokyo Tapes » est un bon
album, mais je me souviens que lorsque l'on jouait des titres comme «
Sun in my hand », on n'y arrivait pas vraiment. C'est pourquoi on ne
la jouait pas en live. Aujourd'hui, avec nos trois guitares, on
parvient à les jouer comme elles doivent l'être. Avec deux
guitaristes, c'est plus difficile. Et on a aussi le clavier, des
harmonies vocales, je pense que c'est très important, et c'est pour
cela que ça fonctionne mieux.
Qu'est-ce qui est le plus difficile ? Reproduire la voix ?
Pas si on a de bons chanteurs ! Et j'ai de bons chanteurs. On
n'essaye pas d'imiter Klaus Meine. Klaus est unique. On joue les
mêmes mélodies, mais chaque chanteur est différent.
Rétrospectivement, que se serait-il passé si tu avais choisi
de rester dans SCORPIONS ? Cela aurait-il été possible déjà ?
Le groupe aurait eu autant de succès ! Son succès était déjà
écrit dans les astres. Mais... je n'aurais pas été heureux. Il
fallait que je parte car si j'étais resté dans le groupe... je
n'aurais pas trouvé ma voie. Je l'avais trouvée à mes débuts dans
SCORPIONS, mais je me suis perdu rapidement. Dans un groupe comme
celui-là, tu ne peux pas être libre. C'est comme une grosse
machine. Tu penses être libre, mais tu ne l'es pas. Tu finis dans
une prison extrêmement confortable. Mais je n'avais aucune envie
d'être en prison. Par pour toujours en tous cas. Ce n'est pas pour
moi.

Tu finis tes concerts en reprenant du Jimmy Hendrix, quel est
ce besoin ?
Toutes les premières chansons de SCORPIONS sont très
influencées par Jimmy Hendrix, même si ça ne sonne pas comme ça.
Je pense que c'est bien de terminer un set sur ces chansons, car
c'est un monde différent, très détendu, encore plus libre que
SCORPIONS. Vraiment, j'aime conclure un show par ces titres, c'est
une autre dimension. Et un bon moyen de finir la soirée.
C'est très surprenant de réaliser au cours du show combien
tes chansons de SCORPIONS sont si heavy, et même encore plus heavy
aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à l'époque...
C'est vrai, c'est très vrai ! Je pense que cela tient aussi
aux autres musiciens dans le groupe, qui ont une approche plus
moderne, et je pense que le tout sonne plus comme il aurait toujours
dû sonner.
Tous les shows sont enregistrés ?
Non. On a enregistré beaucoup de concerts, mais on a assez de
matériel pour l'album live maintenant. Ce n'est pas encore mixé,
mais tout est enregistré.
On te reverra prochainement avec ELECTRIC SUN ?
Oui, tout à fait, mais je continuerai à jouer certains titres
de SCORPIONS parce qu'ils fonctionnent si bien. Je pense qu'on
panachera tout ça lors de la prochaine tournée. Ce sera intéressant
je pense. Et je sais que si on aborde les titres d'ELECTRIC SUN de la
même façon, ça sonnera aussi beaucoup mieux qu'auparavant, car
alors je n'avais qu'une guitare. Une seule guitare, ce n'est pas
assez pour ELECTRIC SUN. Sur les albums il y en a trois. Avec trois
guitares sur scène, les claviers, les chanteurs, on pourra donner
une nouvelle impulsion à ELECTRIC SUN. J'ai hâte !
L'année prochaine ?
Oui.
Y-a-t'il dans le répertoire de SCORPIONS un titre qui sort du
lot à tes yeux ?
Non, pas vraiment. En ce moment, j'aime tous les jouer, chacun,
même si selon les soirs j'apprécie plus l'un que l'autre, mais je
ne peux pas dire que j'ai un favori. Chacun est mon favori au moment
où je le joue.
Il te reste une date en France. Quel est ton programme ensuite
?
La semaine prochaine je suis en studio en Angleterre, j'ai
vraiment hâte d'y être, nous enregistrons pour l'album de Jack
Bruce (CREAM) aux Abbey Road studios, je joue sur deux titres. Ca s'annonce
intéressant, vraiment. Et puis nous allons en Italie, etc...
jusqu'en janvier.
Merci beaucoup pour cette interview Uli.
C'était un plaisir !
Set-list Concert Ploemeur :
All night long
Longing for fire
Crying days
The sails of Charon
Sun in my hand
We'll burn the sky
In trance
Fly to the rainbow
I've got to be free
Polar nights
Dark Lady
Rappel :
Pictured life
All along the watchtower
Little wing
Photographies par Corinne Yvon
Remerciements à l'équipe de l'Océanis et en particulier à Guy Lucas, ainsi qu'à David Killhofer (Music For Ever Production).


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